Compte-rendu de la "sortie du net"
Espace Renaudie
Aubervilliers, le 7 Juillet 2000


Synesthésie, revue d'Art électronique, a donné l'hospitalité a "Bordercartograph".

Globalisation et nouvelles technologies en Afrique
La table ronde a été constituée autour du projet de Djilali Benamrane: la création d'un centre autogéré de communication à Bankilaré (une station de radio émettrice solaire avec réception numérique par satellite de texte et son, fonctionnant depuis 9 mois, associée à des projets d'internet, de télévision et de téléphonie solaire). Depuis un mois deux autres villages Aderbi-Sanet et Tchinta bénéficient de ce système; l'extension à d'autres villages est prévue, (150 radios autogérées), qui permettra entre autres l'animation des marchés, le matériel étant transportable dans une valise, la réception de programmes éducatifs et culturels…

Tous les participants à ce débat ont exprimé un point de vue lié à leurs expériences concernant l'Afrique et les nouvelles technologies :
    - Djilali Benamrane
    économiste au Niger, auteur, enseigne à l'université de Niamey.
    - Mohamed Larbi Bouguerra
    enseignant à l'université Senghor d'Alexandrie,
    a écrit La Recherche contre le Tiers Monde, PUF, 1993 et d'autres livres de recherche.
    - Ibrahim Mamane
    Project manager REEF France, chef de projet NTIC, prépare une thèse en compétence multiculturelle.
    - Michel Roumila
    " voix internet " de la Maison des Ensembles, lieu de lutte contre les exclusions et les précarités individuelles et collectives.
    - Jean-Louis Sagot-Duveauroux
    philosophe, auteur, développe un réseau culturel sur Internet à Bamako au Mali.
    - Eric Guichard
    enseigne l'informatique appliquée aux sciences de l'homme à l'Ecole Normale Supérieure, responsable de l'équipe "Réseaux, Savoirs et Territoires", auteur.
Anne-Marie Morice, directrice de Synesthesie, revue d'art sur internet a donné carte blanche au groupe de discussion " bordercartograph " pour la "sortie du net".
Marion Baruch, modératrice de "bordercartograph" :
"Pourquoi la sortie du net ? Dans ma pratique du net je sens le besoin d'ouvrir de nouvelles possibilités et d'affronter les réalités existantes."
Sylvie Mballa, membre de "bordercartograph" est modératrice de la table ronde.


DEBAT AVEC LE PUBLIC (suite aux interventions)




Intervention de Djilali Benamrane



La communication au service du développement : l'exemple de Bankilaré

Le groupe de discussion "bordercartograph" parle de transfrontières, de relations humaines, de personnes sans logis, de personnes qui circulent de part le monde, et les thèmes qui y sont développés interpellent l'économiste.

Comment les nouvelles technologies favorisent-elles le développement des populations africaines?

L'union africaine
L'Afrique d'aujourd'hui est plus divisée que l'Afrique coloniale, notamment par des ensembles sous-régionaux et linguistiques, divisions cultivées par l'environnement des systèmes et institutions internationaux. Elle n'a pas une capacité d'expression qui permette de développer de façon autonome ses propres intérêts, elle s'exprime par réaction à des ensembles qui essayent de l'absorber.
Les défis à relever :
- La mobilisation des ressources (concept de non assistance à pays en danger au niveau de la communauté internationale, taxation possible des transactions boursières)
- La création pour l'Afrique de sa propre base économique par des investissements d'infrastructures, des investissements socio-éducatifs et de développement.
- La création de capacités de production de médicaments, en réponse au problème du sida qui décime ce continent. En effet, la privatisation a entraîné la fermeture du peu de structures de production en Afrique, qui doit importer ses médicaments.

Les nouvelles technologies de l'information et de la communication.
Bankilaré est un des villages les plus pauvres du Niger. Il est situé à 240 km de Niamey, la capitale, avec 140 km de piste. C'est un petit bourg de 2000 habitants regroupant 40000 personnes dans un rayon de 30 km. Le village est sans électricité, sans téléphone, et sans réseau d'eau potable ni d'assainissement, il n' a pas de commerces et l'habitat est précaire.
C'est à ce titre qu'un projet de lutte contre la pauvreté financé par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) a été lancé à Bankilaré.
Dans l'étonnement général, c'est l'enclavement et le manque d'information et de communication qui a été défini comme priorité; les femmes ont été unanimes.
Un défi pour lequel le PNUD n'était pas préparé.
Seules une ou deux personnes avaient des récepteurs fiables pour capter la radio nationale, mais pas les moyens d'acheter des piles. De plus les programmes ne sont pas exploitables pour ces populations, car émis en Français et rarement dans leurs langues (Tamachek, Songhaï, Peulh ou Arabe).
Il fallait trouver des solutions adaptées à leur besoins (durabilité et modicité des revenus) : énergies alternatives et communication de proximité produites par et pour les populations.

Les recherches concernant le matériel ont été faites sur internet :
- Pour la réception, des radios à manivelle à très bonne écoute collective de la firme Baygen.
- Pour l'émission, une station solaire fabriquée par une firme canadienne.
L'équipement rayonnant sur 30 Km comprenant une console d'émission, une antenne, des panneaux solaires, a couté 10 000 dollars, soit 70 000 francs français, un investissement accessible pour monter une opération à titre expérimental.

Stratégie discutée et adoptée :
- Création d'une association pour la gestion d'une radio rurale solaire et participant à un réseau de radios rurales autogérées.
- Construction d'un bâtiment d'exploitation et mobilisation d'une équipe locale de 7 animateurs/trices, d'abord bénévoles puis rémunérés par l'association (75 FF/mois).

La suite de ce projet est la création d'un centre d'information et de développement. La radio est associée à un modem pour la réception par satellite de textes et d'images. Une parabole fabriquée par une ONG locale permettra de capter des émissions sur des postes de télévision solaire, toujours à la demande des femmes. Le solaire permettra de concevoir des séchoir de légumes, des moulins à mil ; la téléphonie solaire est au programme aussi.
Le satellite et la réception numérique permettront de diffuser les informations dans la langue locale.

Pour plus de détail, consulter le diaporama de Djilali Benamrane :
http://www.moneynations.ch/cartographes/bankilare



Intervention de Mohamed Larbi Bouguerra



L'union africaine
Certains dirigeants du monde arabe ne sont absolument pas crédibles par rapport au processus de l'union africaine qui ne peut se faire qu'à travers les peuples. Les problèmes de langue ne peuvent pas gêner l'Afrique, l'union européenne en est un exemple.

Fléaux en Afrique
Outre le sida, le paludisme est une maladie devenue aujourd'hui impossible à traiter en Afrique. Il n'y a pas eu de politique de lutte contre le paludisme, seulement des manœuvres politiciennes. Le moustique est devenu résistant à tous les insecticides, des produits toxiques et cancérigènes et même de la poudre de craie ont été vendus en Afrique.

Il y a un intérêt à appliquer les nouvelles technologies à l'hydrologie car L'eau est un des problèmes majeurs de l'Afrique. il y a 30 000 morts par jour dans le monde du fait de l'eau non potable, "l'équivalent de 300 jumbo jets qui se cassent la gueule tous les jours dans l'indifférence générale".

Quant aux nouvelles technologies (NTIC) ce sont de bons outils, tout dépend de la politique menée. Certains gouvernements d'Afrique du Nord n'hésitent pas à exercer une surveillance policière sur toute consultation d'internet.



Intervention de Ibrahim Mamane

Dans les villages africains, l'association pour l'acquisition d'un PC est l'unique possibilité, vu le niveau de pauvreté. Mais le plus grand problème reste celui de l'appropriation car les nouvelles technologies sont souvent prises pour le diable par manque de maîtrise, et sont souvent laissées aux intellectuels. Pourtant il n'y a rien de plus facile à utiliser qu'un PC, il suffit que l'on fasse de la formation.
"Pour l'Afrique, les nouvelles technologies sont une sorte d'espoir."


Intervention de Michel Roumila

La Maison des Ensembles est un lieu de lutte contre les exclusions et les précarités individuelles et collectives.

Actuellement, la Maison des Ensembles est occupée par 352 sans-papiers africains, 40 maghrébins et une dizaine de chômeurs militants, qui y vivent 24 h sur 24.

Le gros problème de cette population déplacée, c'est l'OMC.
La politique de l'OMC c'est prendre la libre pensée pour imposer une pensée unique, prendre le pouvoir économique, tout contrôler y compris le corps humain, laissant aux gouvernements le pouvoir de police.
    Le problème de la Maison des Ensembles, comme beaucoup de petites associations, c'est le problème de la communication, internet est un formidable outil coûteux et malheureusement aux mains de multinationales. Cependant il y a des gens qui travaillent pour mettre en place un réseau alternatif, c'est-à-dire non marchand, nous permettant de produire nos propres sites.
Le problème des précaires, c'est la communication dans des pays de surcommunication : comment l'information est diffusée, comment trouver la bonne source d'information. Et l'on parle d'information manipulée. En effet un simple mail peut être intercepté, modifié et retransmis sans que le destinataire le sache.



Intervention de Jean-Louis Sagot-Duveauroux

Jean Louis Sagot-Duveaurouxx fait partie de Blomba une structure artistique de Bamako ayant travaillé jusqu'à présent dans le domaine du théâtre.
Le développement d'une vie artistique régulière à Bamako ne va pas sans difficultés, bien qu'il y ait de la matière première et d'énormes possibilités de production artistique.
Les effets de provincialisation dus à la marginalisation de l'Afrique par l'histoire rendent difficile sa participation à la vie artistique mondiale. Les carences structurelles de production artistique sont liées à son isolement et à ses difficultés de communication.
"Un homme de théâtre à Bamako, c'est un homme qui ne voit pas de théâtre".
C'est sur le tas qu'internet s'est révélé être utile : Cybergrain, un site professionnel de la communauté artistique de Bamako, se mets en place. Quelqu'un venant tourner un film sur le Mali trouvera un service bureautique et logistique à sa disposition (recherche de comédiens, disponibilité du matériel, boîte aux lettres, information sur les financements).

L'essentiel, c'est de produire et de créer des outils pour faire rayonner la création artistique de l'Afrique dans le monde. Ainsi, le Mali ne sera plus un objet de curiosité culturelle, mais un sujet de la conversation culturelle mondiale.

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