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installation dans la mobilité 02 Le prétexte de la maison Des maisons neuves, plus ou moins terminées, construites sur le même modèle, éparpillées dans tout la région d'Oas donnent l'impression que ce processus de construction est sans fin, décuplé, multiplié à plusieurs exemplaires. Tout semble indiquer que l'élément central qui structure les pratiques de départ et de retour des paysans de Certeze, leurs modes d'action irrationnels d'un point de vue strictement économique, est et reste l'impératif familial de devoir construire une maison, et donc de gagner de l'argent.
A Certeze, l'individu n'a pas d'existence sociale en dehors
de la famille, et ce sont les stratégies familiales qui éclairent
la logique des comportements de mobilité. En décrivant cette
logique familialiste, on entend donner cohérence
à des comportements qui apparaissent à première vue
atomisés ou dénués de tout fondement rationnel. La
famille joue un triple rôle au regard de l'incitation au
départ : elle discipline à domicile en inculquant le goût
de l'argent, elle règle les stratégies matrimoniales et les
stratégies de succession, elle élabore une nécessité
morale de devoir de tous ses membres à l'égard d'une
entité qui n'a d'autres fins qu'elle même. Le système
d'emprise qui comporte plusieurs éléments emboîtés
et d'intensité inégale este le suivant.
Il se déroule alors une sorte d'émulation à l'intérieur et entre les familles pour se procurer
coûte que coûte l'argent tant convoité. Mais il ne suffit
pas de le gagner, il faut que cet argent devienne visible aux yeux
des autres, qu'il soit investi dans et pour l'honneur de la famille.Or, l'honneur de la famille se cristallise dans la construction d'une maison, espace gagné de haute lutte, et résultat conjugué de modalités d'héritage, d'échanges matrimoniaux et de pressions familiales sur les enfants. Selon les dires du notaire, les règles successorales sont égalitaires entre héritiers, mais les testaments stipulent toujours que le dernier des enfants devra être avantagé, à charge pour lui de rester avec ses parents et de leur assurer une vieillesse décente. " En pratique, ils font une dot égale pour qu'il n'y ait pas de problèmes entre les enfants, et à un d'entre eux, en règle générale le plus jeune, une part en plus, avec le devoir de les entretenir, soigner et s'occuper des funérailles." En outre, et sur ce point, les informations se recoupent et concordent, la " liberté " du choix du conjoint n'existe pas ; le mariage reste un arrangement entre les familles. L'âge précoce au mariage pour les filles (14/ 16 ans), et pour les garçons (20/25 ans) conduit à la présence de quatre générations sous l'autorité des grands parents, quatre générations qui ne cohabitent pas et dont certains membres sont comme délégués à la recherche de l'argent. Il en résulte la configuration suivante: le partage successoral égalitaire n'implique pas un don en argent, mais de donner la possibilité à chaque enfant de faire construire une maison. " En général, à Certeze, il y a une règle, elle était et elle est toujours en vigueur : ils ont trois enfants, pour chacun des enfants, les parents font des efforts, ils font ce qu'ils peuvent, font construire une maison pour chacun.Au cours de leur vie, aux deux premiers enfants les parents disent "je te donne une maison". L'enfant qui est le plus petit, en règle générale, reste dans la maison des parents, et au cours de leur vie, les parents font un partage. Mais ce partage est tres rarement écrit sur le papier. Juridiquement, c'est un partage d'ascendant. Mais entre eux, il n'y a pas d'actes notariés, même s'ils croient dans les papiers. Eux, ils font des actes entre eux, je te donne la maison et le terrain là-bas. Ils font aussi des testaments, mais trop peu trop peu ; Chez le notaire, dans la plupart des cas, ils ne s'entendent pas." Donc, tous les jeunes mariés avec de jeunes enfants pensent déjà en termes de construction d'une nouvelle maison, pour chaque enfant. À l'âge du mariage, chaque futur marié est apprécié en fonction des biens de sa famille d'origine, et parmi les biens estimés, vient en premier lieu, dans la corbeille de mariage, la maison en cours d'achèvement. À la question " rationnelle ", qu'au moment du mariage, on se trouve en présence de deux maisons, et qu'après le choix des mariés, une d'entre elles restera inoccupée, on soulignait que l'autre maison était déjà pré-affectée aux enfants à venir. Ainsi, l'obligation de construire est entretenue par l'ensemble de la famille à trois moments cruciaux des trajectoires de vie : au moment du mariage, à chaque naissance d'un nouvel enfant, et au moment du décès, et cette obligation se reproduit de génération en génération. Elle est également alimentée par le souci de faire comme les autres, et surtout de ne pas se laisser dépasser par les autres, sorte d'émulation par la concurrence. " Puis cela tient à la psychologie locale de ne pas se laisser dépasser par le voisin. Cela se manifeste aussi dans la façon de s'habiller. Si quelqu'un s'habille avec quelque chose de nouveau, tout le village est après en uniforme. " Dès lors, le devoir de construire implique de partir pour accumuler l'argent nécessaire. La maison fait partir, et, on le verra, la maison fait revenir. Ce devoir de construire n'est pas un phénomène nouveau, fonction de la nouvelle conjoncture politique. Cette " folie "architecturale fait tellement partie de l'ethos villageois qu'elle a su détourner à son profit le sens et l'esthétique de la politique architecturale officielle pendant la période communiste. On connaît le discrédit radical porté par Ceausescu sur le style de vie et l'habitat paysans, discrédit qui s'est traduit par une politique de systématisation des villages consistant à vouloir les urbaniser pour les transformer en centres agro-industriels, en détruisant méthodiquement le patrimoine paysan. Un tel bouleversement spatial et social aurait pu se dérouler en Oas,mais cette violence architecturale a été mise en échec par l'antériorité de la pratique des Oseni, qui, avant la lettre, avaient " changé le visage du village ", par " leurs propres efforts ", en construisant de nouvelles maisons, non conformes à l'architecture officielle de Ceausescu, mais fidèles à la volonté de transformation de l'habitat paysan. En rusant avec les plans de la " maison-bloc ", chère à l'esthétique communiste, les villageois ont ajouté un, puis deux étages, pour suivre " la ligne du parti ", créant ainsi un modèle inédit de type idéal de maison du pays d'Oas. Cette domestication locale d'une politique officielle n'a été possible qu'en raison du maintien du droit de propriété des Oseni, et de l'accumulation de gains par la pratique de travaux saisonniers. Ainsi, la majorité des "villas " a-t-elle été construite dans les années 1980, quand l'engouement pour l'espace bâti des Oseni s'est conjugué avec les plans de systématisation des villages de Ceausescu, mouvementqui s'est accéléré après 1989. Ainsi, face à la méfiance du régime
communiste et au désenchantement de l'après 1989, les ressorts
de l'espoir et du salut ont continué de s'enraciner dans le système
de valeurs traditionnel, structuré
autour de la maison et de l'honneur entre familles, valeurs qui ne peuvent
se reproduire que par l'apport d'argent.
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