installation dans la mobilité 02 Le prétexte de la maison

Des maisons neuves, plus ou moins terminées, construites sur le même modèle, éparpillées dans tout la région d'Oas donnent l'impression que ce processus de construction est sans fin, décuplé, multiplié à plusieurs exemplaires. Tout semble indiquer que l'élément central qui structure les pratiques de départ et de retour des paysans de Certeze, leurs modes d'action irrationnels d'un point de vue strictement économique, est et reste l'impératif familial de devoir construire une maison, et donc de gagner de l'argent.

      A Certeze, l'individu n'a pas d'existence sociale en dehors de la famille, et ce sont les stratégies familiales qui éclairent la logique des comportements de mobilité. En décrivant cette logique familialiste, on entend donner cohérence à des comportements qui apparaissent à première vue atomisés ou dénués de tout fondement rationnel. La famille joue un triple rôle au regard de l'incitation au départ : elle discipline à domicile en inculquant le goût de l'argent, elle règle les stratégies matrimoniales et les stratégies de succession, elle élabore une nécessité morale de devoir de tous ses membres à l'égard d'une entité qui n'a d'autres fins qu'elle même. Le système d'emprise qui comporte plusieurs éléments emboîtés et d'intensité inégale este le suivant.
    Dans un contexte socio-politique global de désenchantement économique de la Roumanie, dont les effets sont encore plus sensibles dans les petites régions périphériques où les perspectives économiques sont faibles, et en raison de la force avec laquelle " l'argent " s'impose comme unique critère de réussite, les familles de Certeze ne mettent pas réellement au point de véritables stratégies de départ des enfants, ou d'un membre de la famille. Les familles incitent à la mobilité par un culte entretenu de l'argent, non avoué comme tel, mais présenté à travers le prisme du " devoir " de bâtir une maison, pour eux et pour les enfants à venir. La maison constitue un prétexte et un ressort éducatif pour imposer le goût de l'argent, en lui conférant une réalité tangible, recodé dans le registre des valeurs familiales. Or gagner de l'argent, on l'aura compris, c'est partir. Dès lors, l'apprentissage du départ se fait dès le plus jeune âge, et les garçons suivent leurs pères sur de lointains chantiers de défrichement, rapportant avec fierté l'argent ainsi gagné.
Il se déroule alors une sorte d'émulation à l'intérieur et entre les familles pour se procurer coûte que coûte l'argent tant convoité. Mais il ne suffit pas de le gagner, il faut que cet argent devienne visible aux yeux des autres, qu'il soit investi dans et pour l'honneur de la famille.
Or, l'honneur de la famille se cristallise dans la construction d'une maison, espace gagné de haute lutte, et résultat conjugué de modalités d'héritage, d'échanges matrimoniaux et de pressions familiales sur les enfants.

Selon les dires du notaire, les règles successorales sont égalitaires entre héritiers, mais les testaments stipulent toujours que le dernier des enfants devra être avantagé, à charge pour lui de rester avec ses parents et de leur assurer une vieillesse décente. " En pratique, ils font une dot égale pour qu'il n'y ait pas de problèmes entre les enfants, et à un d'entre eux, en règle générale le plus jeune, une part en plus, avec le devoir de les entretenir, soigner et s'occuper des funérailles." En outre, et sur ce point, les informations se recoupent et concordent, la " liberté " du choix du conjoint n'existe pas ; le mariage reste un arrangement entre les familles. L'âge précoce au mariage pour les filles (14/ 16 ans), et pour les garçons (20/25 ans) conduit à la présence de quatre générations sous l'autorité des grands parents, quatre générations qui ne cohabitent pas et dont certains membres sont comme délégués à la recherche de l'argent. Il en résulte la configuration suivante: le partage successoral égalitaire n'implique pas un don en argent, mais de donner la possibilité à chaque enfant de faire construire une maison. " En général, à Certeze, il y a une règle, elle était et elle est toujours en vigueur : ils ont trois enfants, pour chacun des enfants, les parents font des efforts, ils font ce qu'ils peuvent, font construire une maison pour chacun.Au cours de leur vie, aux deux premiers enfants les parents disent "je te donne une maison". L'enfant qui est le plus petit, en règle générale, reste dans la maison des parents, et au cours de leur vie, les parents font un partage. Mais ce partage est tres rarement écrit sur le papier. Juridiquement, c'est un partage d'ascendant. Mais entre eux, il n'y a pas d'actes notariés, même s'ils croient dans les papiers. Eux, ils font des actes entre eux, je te donne la maison et le terrain là-bas. Ils font aussi des testaments, mais trop peu trop peu ; Chez le notaire, dans la plupart des cas, ils ne s'entendent pas." Donc, tous les jeunes mariés avec de jeunes enfants pensent déjà en termes de construction d'une nouvelle maison, pour chaque enfant. À l'âge du mariage, chaque futur marié est apprécié en fonction des biens de sa famille d'origine, et parmi les biens estimés, vient en premier lieu, dans la corbeille de mariage, la maison en cours d'achèvement. À la question " rationnelle ", qu'au moment du mariage, on se trouve en présence de deux maisons, et qu'après le choix des mariés, une d'entre elles restera inoccupée, on soulignait que l'autre maison était déjà pré-affectée aux enfants à venir.

Ainsi, l'obligation de construire est entretenue par l'ensemble de la famille à trois moments cruciaux des trajectoires de vie : au moment du mariage, à chaque naissance d'un nouvel enfant, et au moment du décès, et cette obligation se reproduit de génération en génération. Elle est également alimentée par le souci de faire comme les autres, et surtout de ne pas se laisser dépasser par les autres, sorte d'émulation par la concurrence. " Puis cela tient à la psychologie locale de ne pas se laisser dépasser par le voisin. Cela se manifeste aussi dans la façon de s'habiller. Si quelqu'un s'habille avec quelque chose de nouveau, tout le village est après en uniforme. " Dès lors, le devoir de construire implique de partir pour accumuler l'argent nécessaire. La maison fait partir, et, on le verra, la maison fait revenir.

        Ce devoir de construire n'est pas un phénomène nouveau, fonction de la nouvelle conjoncture politique. Cette " folie "architecturale fait tellement partie de l'ethos villageois qu'elle a su détourner à son profit le sens et l'esthétique de la politique architecturale officielle pendant la période communiste. On connaît le discrédit radical porté par Ceausescu sur le style de vie et l'habitat paysans, discrédit qui s'est traduit par une politique de systématisation des villages consistant à vouloir les urbaniser pour les transformer en centres agro-industriels, en détruisant méthodiquement le patrimoine paysan. Un tel bouleversement spatial et social aurait pu se dérouler en Oas,mais cette violence architecturale a été mise en échec par l'antériorité de la pratique des Oseni, qui, avant la lettre, avaient " changé le visage du village ", par " leurs propres efforts ", en construisant de nouvelles maisons, non conformes à l'architecture officielle de Ceausescu, mais fidèles à la volonté de transformation de l'habitat paysan. En rusant avec les plans de la " maison-bloc ", chère à l'esthétique communiste, les villageois ont ajouté un, puis deux étages, pour suivre " la ligne du parti ", créant ainsi un modèle inédit de type idéal de maison du pays d'Oas.

        Cette domestication locale d'une politique officielle n'a été possible qu'en raison du maintien du droit de propriété des Oseni, et de l'accumulation de gains par la pratique de travaux saisonniers. Ainsi, la majorité des "villas " a-t-elle été construite dans les années 1980, quand l'engouement pour l'espace bâti des Oseni s'est conjugué avec les plans de systématisation des villages de Ceausescu, mouvementqui s'est accéléré après 1989.
Dès lors, dans le faisceau de raisons qui incitent au départ les Oseni, le devoir de construire apparaît comme l'élément déterminant et structurant tous les autres. Il n'est jamais donné comme tel dans les entretiens, car les informateurs s'emploient à donner toutes les raisons " journalistiques", plausibles, recevables pour un observateur étranger à leur communauté. Toutes les autres raisons avancées jouent, certes, et notamment le déclin drastique de l'agriculture, mais les villageois ont, par eux-mêmes, créé un impératif catégorique valable pour leur seule communauté, qui légitime les départs et la traque de l'argent.

      Ainsi, face à la méfiance du régime communiste et au désenchantement de l'après 1989, les ressorts de l'espoir et du salut ont continué de s'enraciner dans le système de valeurs traditionnel, structuré autour de la maison et de l'honneur entre familles, valeurs qui ne peuvent se reproduire que par l'apport d'argent. On le voit, et c'est un premier constat, il ne s'agit nullement de déplacements de la pauvreté ou de survie : l'agriculture de subsistance assure cette survie, mais on ne saurait prendre la raison de la survie, comme le fait trop souvent la sociologie des migrations, comme le seul référent " acceptable ". S'il y a eu pénurie alimentaire en Roumanie, les déplacements ne sont pas guidés par la faim, mais par l'absence endémique d'argent pour continuer d'avoir accès aux biens qui font l'honneur des familles. On pouvait consentir à perdre cet honneur sous la contrainte du régime communiste, à qui revenait la faute ; or, en l'absence de collectivisation de cette région, il restait et il reste de la responsabilité des familles de reproduire les conditions matérielles, donc financières, de cet honneur.S'assurer l'argent, nerf de l'honneur entre les familles, suppose d'aller le chercher là où il est, et notamment, le temps venu, dans les pays à monnaie forte.


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