installation dans la mobilité 03 L'installation dans la mobilité

Les quelques repères géographiques et historiques caractérisant le pays d'Oas et le village de Certeze donnent déjà quelques indications sur les raisons de départ des villageois de leur région.

Les raisons du nomadisme actuel s'inscrivent dans une longue histoire de recherche du travail, puisque les conditions pédologiques des terres de Certeze ne permettent pas, et n'ont jamais permis de vivre de l'agriculture.

La mobilité est, en effet, un fait structurel de cette région, produit d'une longue habitude historique. L'élevage ovin et le travail forestier ont été deux occupations principales et traditionnelles de cette population. La pratique de la transhumance, comprise comme nomadisme de proximité, les travaux forestiers et le défrichage constituent le creuset de conduites migratoires de plus grande amplitude. La majorité des entretiens effectués décrivent ces incessants déplacements, notamment dans les années 1950-1989, période de drainage et de défrichements dans de nombreuses régions roumaines. La même logique est alors à l'oeuvre, qui reprend des arguments redondants : on ne peut faire vivre une famille avec le seul travail agricole, et le village n'étant pas collectivisé, les hommes, par l'intermédiaire de lointaines connaissances, sont embauchés comme chefs d'équipe, et, à leur tour, font venir d'autres hommes de Certeze, et en premier lieu, leurs fils. Ainsi, les paysans ont-ils été contraints, dès le début du régime communiste à la pluriactivité qui, en l'absence d'autres secteurs d'activités à Certeze, les a conduits à une mobilité interne à la région, puis au pays tout entier. L'habitude de partir étant prise en raison de la nature même du travail, cette habitude joue en tant qu'habitus familial et villageois pour chercher du travail, en appliquant, ensuite, au lointain, l'expérience du proche. La circulation migratoire à l'étranger commence après la fin du régime communiste. La topologie des mobilités obéit à la logique des cercles concentriques de plus en plus larges, à mesure des opportunités politiques et administratives autorisant ou interdisant une circulation sur une aire à géométrie variable, dont le centre immuable reste Certeze, et plus largement le pays d'Oas. Ce processus d'élargissement, qui procède par tâtonnements successifs d'espaces en espaces, recoupe la chronologie des scansions des changements politiques de l'est européen, et des législations sur l'immigration de l'ouest européen.

La spécificité de la circulation migratoire des Roumains, s'il y en a une, commence a se montrer une fois que les ressortissants franchissent la frontière occidentale. Dans un premier temps il faut la chercher dans la sélection que les politiques occidentales, très restrictives à l'égard de la circulation des Roumains, opèrent auprès des populations ayant déjà une culture de mobilité ou simplement la volonté de chercher des ressources à l'étranger.
Sans obstacles, les populations des pays de Visegrad intègrent définitivement la libre circulation, alors que les candidats à la mobilité de l'autre Europe de l'Est, empruntent les voies et les pratiques de circulation de la catégorie des "pays sur la liste noire", dont la visibilité domine dans les fichier de délivrance des visas ou dans les statistiques des clandestins et des demandeurs d'asile politique.

Tous les moyens sont bons, mais encore faut-il les repérer, les tester, les mettre en pratique. A nous de restituer le sommaire.
La frontière pour les gens d'Oas, n'acquèrera son sens d'interdit qu'à partir de 1989, au moment même où la réception des passeports semble leur ouvrir les portes de l'Occident. Parmi les pratiques légales, la demande d'un visa semble la plus simple et la plus conforme aux usages administratifs. Pour la France, toute délivrance de visa par un poste diplomatique donne lieu à l'interrogation préalable de plusieurs fichiers intitulés " fichiers d'opposition ". Ces fichiers, - bornes d'une frontière nationale et extra territoriale-, sont des dispositifs très efficaces de défense et de contrôle migratoire. Leur fonction essentielle est de ralentir et de sélectionner la population prête à partir quel que soit son projet de mobilité.

Ces frontières virtuelles et ubiquitaires favorisent les catégories déjà installées dans les réseaux transnationaux. Les Roumains qui souhaitent voyager à l'étranger doivent faire preuve d'une attestation d'accueil, donc d'un contact personnel à l'étranger ou d'un relai institutionnel qui justifie leur présence en France. Pour l'année 1998 le Consulat français à Bucarest a délivré 55.575 visas d'entré en France et 1.271 visas de long séjour.

C'est une participation aux échanges touristiques et commerciaux ( ou au stages de formation etc.) selon le Consul de l'Ambassade de France à Bucarest plutôt modeste. Les explications sont à chercher dans pouvoir économique des Roumains qui sont à court d'argent dans l'actuel periode de la transition. Toutefois, analysant les conditions de sélection des candidats a l'obtention d'un visa, la participation des Roumains reste limitée, aussi en raison d'un faible réseau transnational. Dès lors, dans les conditions d'un régime de circulation très restrictif, des nouvelles stratégies se mettent en place visant à tirer parti des points faibles du système, ou à s'engouffrer dans ses zones lacunaires. À la légalité aléatoire et à la visibilité informatique, les Oseni vont substituer la clandestinité avérée et l'invisibilité passe-muraille. Pour ce faire, ils vont pratiquer de façon systématique la ruse et le détour. Les agences de tourisme roumaines constituent un canal légal, mais détourné de ses fonctions. Les sociétés commerciales du pays d'Oas sont, également, à l'origine de " laissez passer " en Autriche, car jusqu'en 1994, l'Autriche acceptait les entrées sur son territoire sans obligation de visa pour les détenteurs d'un passeport de service; or l'État roumain délivrait des passeports de service aux responsables des sociétés, conduisant à une inflation de sociétés fictives, dirigées par des patrons effectuant la " navette " entre Oas et l'Autriche. Cependant, la résiliation de l'accord entre la Roumanie et l'Autriche concernant le régime des passeports de service a généré, d'une part, une population de faux immigrés en Autriche, en provenance de Bixad, Camarzana, Lechinta, et d'autre part, une réorientation des flux vers l'Oder pour entrer dans l'espace Schengen. Lorsque sont épuisées tous les formules légales - visas, voyage touristique, passeport de service - et en raison de la force d' attraction de l'argent, ils leur faut se résoudre à entrer en clandestinité.

Ukraine-Pologne-Allemagne-France (le plus fréquenté); Hongrie- Tchéquie-Allemagne -France Hongrie-Autriche-Allemagne-France ; Hongrie-Autriche-Italie-France ; Hongrie- Slovénie- Italie-France (rarement) ; Bulgarie- Grèce -Italie- France (rarement) La France, pays de destination, peut devenir, à son tour, une plaque tournante pour partir au Canada, aux U.S.A., en Espagne, en Irlande, en Angleterre, ou gagner l'Italie et la Belgique.Ces trajets, reconstruits à posteriori, supposent d'abord que les Oseni parviennent aux frontières successives, et s'orientent dans un de dédale de signes, qui quelquefois n'ont de sens que pour eux.

L'entrée en clandestinité n'est pas le résultat d'une stratégie réfléchie à l'avance et mûrement mise au point. Chacun sait qu'il doit partir, mais les modalités sont encore incertaines, fonction des opportunités du moment, et l'opportunité joue dès la décision de départ. Cette dernière est parfois soudaine, et prend quelques heures, comme dans le cas de ce grand-père et de son petit-fils qui, posant là leurs outils de travail, partent sur le champ, sans plus attendre : " Un matin nous sommes partis dans la forêt apporter du foin et, à la tombée de la nuit, voilà quelqu'un qui vient voir grand-père pour lui dire qu'il a besoin des gens pour les amener en FranceEt mon grand-père lui avait dit que mon petit fils veut partirBon, nous sommes rentrés du foin vers trois quatre heures et nous sommes partis pour la France. " L'impression dominante qui se dégage des entretiens est que la décision de départ est tellement présente, tellement intériorisée, que les départs peuvent être improvisés à la dernière minute, parce que les villageois y sont préparés. Mais partir, c'est savoir s'orienter. L'orientation se fait , dans un premier temps , par les repères de la circulation : les routes et les bornes kilométriques, les voitures et leur numéro d'immatriculation, les gares et leurs plans explicatifs, les couloirs aériens, les piliers de haute tension, tout fait signe.
Peu d'Oseni utilisent une carte routière, tout comme ils se méfient des personnes rencontrées ; ne parlant pas la langue des pays de traverse, s'adresser à un inconnu revient à prendre le risque de se dévoiler. Ainsi les longues marches ont pu durer entre deux et trois mois, par petits groupes, dans les premières années, lorsque les premiers ont joué le rôle d'explorateurs des territoires étranger., Ensuite, l'expérience acquise, les groupes se sont étoffés. Durant l'été 1996, par exemple, des groupes de 40 à 50 personnes sont partis en Grèce, et le groupe le plus nombreux, arrivé en France, comptait 92 personnes. Avec les années, pour l'aller comme parfois pour le retour, les Oseni adoptent la panoplie des voyageurs clandestins, et consentent à augmenter dangers et périls. " Se faire enfermer dans le train ", voyager dans un container, faire du stop, partir collectivement dans le mini-bus d'un passeur, ils font feu de tous les transports. Pourtant, ces modalités de passage clandestin des frontières géographiques et par des groupes nombreux sont devenues de plus en plus rares à partir de 1999.

La situation est telle que, après déjà 6 ans de migration intensive à l'étranger , dans des conditions restrictives de circulation et de saison forcée, des nombreux passages et séjours irrégulières, presque toute la population migratoire d'Oas se trouve encartelée dans les fichiers des personnes non désirées dans l'espace européen. Or chaque retour en Roumanie, chez soi, s'accompagne d'un projet de retour à l'étranger, là où ils ont leur " nid". Des lors l'enjeu des nouvelles stratégies de migration va être de plus en plus l'invisibilité des migrants. Pour passer, il faut d'abord être invisible dans l'ordinateur: "ils (la police, le douanier n.n.) m'ont cherché sur l'écran, ils ne m'ont pas trouvé; et je suis passé" raconte un paysan, il y a quelque mois à Paris. Passer par les frontières informaiques des différents fichiers automatisés qui encartellent les étrangers en situation irrégulière. Si on est déjà une fois dedans, il faut jouer avec les informations sur sa propre identité. Nom, date de naissance, nationalité sont devenus des codes précieux d'installation dans la mobilité. Tant que ceux-ci feront partie d'un algorithme d'opposition à la circulation, le marché de la fabrication d'une "identité de voyage" (documents, relations, passeports ou mot-de-passe,) va prospérer.

    Malgré les mesures, de plus en plus restrictives concernant les ressortissants roumains fichés par le Système D'Information Schengen (SIS), côté français , mais aussi côté roumain, les flux continuent, dans la majorité des cas avec les même personnes et les mêmes rythmes. Si quelque chose diffère, c'est la visibilité du mouvement migratoire qui change les statistiques de l'OFPRA pour les statistiques du SIS. Le Système d'Information Schengen traite les données relatives aux étrangers interdits d'admission dans l'espace Schengen. Les décisions de non-admission peuvent être fondées sur le fait que l'étranger a commis des actes de délinquance, ou qu'il fait l'objet d'une mesure d'éloignement, de renvoi ou d'expulsion non rapportée ni suspendue, accompagnée d'une interdiction d'entrée, ou , le cas échéant, de séjour, fondée sur le non-respect des réglementations nationales relatives à l'entrée ou au séjour des étrangers.
          En 1994 la Roumanie signe la Convention de Genève et désormais elle est considéré "pays sûr". Depuis la disposition de la loi Chevènement du 11 mai 1998, les dossiers déposé à l'OFPRA sont traités en procédure d'urgence. L'OFPRA statue en une semaine et, pendant ce temps les demandeurs n'ont ni titre de séjour ni allocations. Si leur demande est refusées après recours, ils sont expulsables. Le durcissement de la loi a eu un effet immédiat dans les statistique de l'OFPRA ou les taux des demandes sont en chute libre : 5140 demandeurs d'asile de Roumanie en 1997 et 3.027 en 1998.
          Côté roumain, la nouvelle ordonnance n°65/28.08.1997 modifiée par la loi 216/98 essaie à son tour de ralentir la circulation des personnes non désirées à l'étranger et de décourager les candidats à la migration par les voies illégales. L'État roumain se réserve le droit d'enlèvement du passeport des personnes qui se sont trouvées dans une situation irrégulière pendant leur voyage à l'étranger ou qui ont mis en danger l'ordre public du pays d'accueil, la protection de la santé ou morale de ses citoyens, les droit et les libertés d'autres personnes. La durée d'enlèvement du passeport est de 3 à 9 mois, en fonction de la gravité des actes commis à l'étranger.
          Après 7 ans de va-et-vient à l'étranger, de contacts avec la société occidentale, ils finissent par savoir parfaitement comment elle fonctionne, et tentent de s'intégrer ou plutôt de s'y accoutumer tout en respectant ses valeurs. Les entretiens montrent que les frontières physiques sont, malgré les dispositifs installés aux points sensibles des passages clandestins, pénétrables. Les autorités françaises ou allemandes peuvent toujours les reconduire en avion, le pouvoir de Bucarest garder leur passeport, demain, les migrants d'Oas, seront de retour, car le " comment-faire " pour arriver en Occident est désormais inscrit dans leur culture de mobilité. S'ils n'échappent pas au contrôle aux frontières électroniques, ils peuvent encore franchir les frontières terrestres pour entrer ou pour sortir de l'espace occidental. Ainsi, ils vont rester " propres dans l'ordinateur" ! (cf. P, dans son entretien) Enfin, il existe aussi parmi les paysans d'Oas à la recherche d'une citoyenneté économique, une tendance qui s'inscrit dans le registre de la circulation des échanges économiques. Pour l'instant, modeste, elle est la préoccupation des acteurs avec les meilleurs contacts dans les réseaux actifs à l'étranger.
      La citoyenneté économique n'appartient pas aux citoyens, elle appartient aux sociétés et au marché. Elle ne se situe pas dans les individus, ni dans les citoyens, mais dans les acteurs de l'économie globale. Or, dans la communauté des Etats il y a un consensus qui enlève les frontières pour la circulation du capital, des information, des services, et les renforce quand il s'agit des migrants. Sous la couverture d'une citoyenneté économique pour laquelle ils ont fondé des sociétés "mixtes" en Roumanie, et où ils se sont associés aux acteurs transnationaux, quelques paysans d'Oas exercent, enfin, une mobilité dans les règles de la légalité.

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