installation dans la mobilité 04 Les déplacements des paysans d'Oas en France : une migration diffuse

Les déplacements des paysans d'Oas vers la France ont commencé en 1992 par un petit groupe de 7 personnes, tous des hommes. Ceux-ci, en retournant dans leur village, encouragent d'autres départs, et en conséquence, en 1993, partent vers l'ouest et vers la France des groupes importants non en nombre mais en tant qu'acteurs, car ils ont un rôle tâtonnant, d'ouverture, d'exploitation et d'expérimentation. Forçant un séjour légal en France les paysans d'Oas utilisent jusqu'en mai 1998 les procédures d'asile politique et se voient finalement à leur tour forcés a une autre organisation saisonnière. Le projet de mobilité reste toujours un projet temporaire et de retour, mais la saison comte plusieurs mois, dont la longueur de la période du séjour est direct liée à l'actualité des récépissés de demande d'asile politique. Et en cas de séjour irrégulier, elle depend de la gestion de l'invisibilité à l'étranger, une stratégie qui les met à l'abri des contrôles aux frontières et qui réduite au maximum le va- et-vient entre les villages et Paris. Les premiers venus ont cherché du travail dans les secteurs forestiers ou agricoles, mais aussi sur les chantiers ; ils ont également distribué du matériel publicitaire, accompli des travaux ménagers, travaux dans le prolongement de ceux effectués en Roumanie ou ailleurs, et dont ils étaient fiers. Mais en France, " même sur le marché noir, c'est dur de trouver du travail ", car le marché du travail clandestin est marqué par une âpre concurrence, tout comme le marché officiel. Progressivement, désuvrés mais attentifs, ils comprennent vite qu'est en passe de se créer, en France, un marché du travail en trompe-l'oeil, sorte d'opération caritative nouvelle manière, destinée à amortir la crise du chômage pour les plus fragiles et les plus pauvres. À mi chemin entre le traitement de la pauvreté et l'émergence d'un marché du travail pour le quart monde français, l'espace des journaux pour les SDF devient une véritable ressource pour les gens d'Oas, car ils découvrent tout le profit qu'il peuvent tirer en vendant les journaux de rue.

Progressivement, ce travail est devenu central, en sorte que les journaux ont dû prendre en compte ces vendeurs de talent, mais non prévus au programme. Aussi convient-il de présenter, de façon succinte, cet espace journalistique d'un genre nouveau, pour mieux comprendre les raisons et les effets de " noyautage " de ces journaux, dits de " réinsertion ", par les gens d'Oas. Cette presse est née avec la montée de la crise, et plusieurs journaux furent successivement créés, en France, à partir de 1993. Vendu à la criée par des personnes nommées " SDF ", le Macadam fait son apparition dans les rues parisiennes, le 11 mai 1993, pour battre, dès le lendemain, le pavé de Bruxelles, premier d'une longue série de journaux de rue qui ont envahi la France entre 1993-1998 : Faim de Siècle , Génération Sida, Spectacle d'Ile de France , Sans-Abri, Le Galérien, 10 Balles, Euro Pass, LeBelvédère., aux titres évocateurs. Comparée à d'autres journaux du même type à l'étranger, la particularité du modèle français tient à la multiplication des titres au niveau national mais aussi local. Tous ces journaux entendent être une réponse au phénomène d'exclusion, en proposant une forme de revenu aux personnes sans domicile, par le biais de la vente directe. Selon une estimation faite en décembre 1992 par le Bureau d'informations et de prévisions économiques (BIPE), 98.000 personnes vivaient dans la rue. L'abbé Pierre déclarait, en 1993, dans le premier numéro du journal La Rue que 400.000 personnes sont SDF en France. Le dénominateur commun à cette presse réside dans la manière de gérer l'ensemble du circuit du producteur au consommateur. Il s'agit d'encadrer et d'identifier les vendeurs (pièce d'identité, contrat de vendeur-colporteur, badge aux couleurs du journal) ; de gérer la distribution des journaux (vente en gros ou individuelle), les aires de distribution dans l'espace public, à l'exception des gares et du réseau métropolitain ; l'horaire laissé à la discrétion du vendeur, le statut social des vendeurs (personnes en difficulté, SDF, migrants). Cette activité reprend partiellement l'héritage du colportage de presse, bien connu des historiens. L'originalité de cette presse de la précarité ne tient pas à la qualité du journal, mais au statut du vendeur, de sorte que la pièce de monnaie donnée tient plus du don que de l'achat ; la preuve en est, que fréquemment, le journal est laissé au vendeur. L'intitulé même des journaux renvoie à une vision optimiste ou pessimiste de la crise, en jouant sur les mots ou les espoirs.

      Ces journaux en concurrence pratiquent des modalités de diffusion qui tiennent du colportage et de la criée, deux modalités impliquant le recours à des vendeurs atomisés, ou en groupes, auxquels se sont peu à peu agrégés les arrivants d'Oas, jusqu'à faire masse dans certains journaux. Les Oseni investissent les différents journaux, dès la fin de l'année 1993. Le Macadam et Le Réverbère comprennent à cette date, respectivement une vingtaine et environ deux cents vendeurs de nationalité roumaine. Le Lampadaire, devenu L'Itinérant, totalise environ 2000 vendeurs roumains, groupe conséquent, matrice et justification de " la raison d'être venu en France ".
    Peu d'informations transparaissent dans les entretiens sur les premières rencontres des gens d'Oas avec les journaux des rues ; des récits imprécis soulignent la chance d'avoir trouvé ce filon, sans que l'on puisse restituer précisément les conditions d'émergence et de constitution d'un noyau roumain au sein des vendeurs : " il y en avait un de Negresti, il a eu le pied fracturé et comme c'était impossible pour lui d'aller travailler, il a commencé vendre ce journal, Macadam; seulement quelque mois en 1993; et quand le Réverbère est sorti il est venu nous présenter quelques diffuseurs du journal; c'était dur avec le travail, et nous avons essayé de le vendre; qui pourrait imaginer à cette date que cà va durer cinq ans ? " Personne ne pouvait, certes, l'imaginer, si ce n'est la multiplication des titres et l'acuité de la concurrence qui ont engendré des rapports de rivalité, choquants pour une presse, dont l'objectif affiché est la lutte contre l'exclusion. Cette concurrence s'est traduite par des attaques contre des vendeurs roumains, selon la logique bien connue du bouc émissaire, dès lors qu'apparaissent les signes avant-coureurs de la crise de la presse des rues. . Ainsi, ce sont les vendeurs étrangers qui font les frais de la guerre fratricide entre les journaux, qui vont jusqu'à dénoncer l'illégalité de ce travail, illégalité instrumentalisée par eux, et dont ils tirent profit. Or, on a pu constater, lors de l'enquête au sein de l'Itinérant, que tous les vendeurs roumains ont le statut de demandeurs d'asile politique, et qu'au moment de la demande d'un badge aux couleurs du journal, ils sont en parfaite légalité sur le territoire français. Leur clandestinité, s'il y en a une, il faut la chercher dans le statut totalement ambigu de vendeur SDF. Placée dans un contexte d'urgence, cette presse a aménagé a posteriori et d'une manière arbitraire, un statut de vendeur-colporteur de presse pour ses distributeurs. La préfecture peut ainsi délivrer une carte de colporteur, et selon l'article 22 de la loi du 3 janvier 1991, " les personnes dénommées vendeurs-colporteurs de presse sont des travailleurs indépendants lorsqu'elles exercent leur activité en leur nom et pour le compte d'un éditeur, d'un dépositaire ou d'un diffuseur ".
        Ce statut implique que les vendeurs déclarent volontairement leurs ventes, qu'ils payent les cotisations et qu'ils bénéficient d'une couverture sociale. Or, le statut de demandeurs d'asile politique ne leur donne pas le droit de travail en France, et la logique devient vite infernale. Les Roumains forment un groupe de vendeurs très disciplinés, très impliqués dans la vente, qui a donné naissance à un réseau de diffusion extrêmement efficace. En analysant une partie des archives de l'Itinérant, portant sur la période entre fin 1994 et fin 1997, on a pu constater que, pour avoir accès au statut de vendeur, les candidats étaient obligés de présenter une pièce d'identité. Dès 1995, ils signaient également un contrat de vendeur-colporteur, et recevaient le badge.
    Sur un échantillon de 1000 personnes vendeurs roumains du journal l'Itinérant, 777 étaient Oseni, et 53 du Maramures, région voisine. Les 170 autres vendeurs sont originaires du Banat, de la zone Craiova, Bistrita, et de la Moldavie. Jeunes, ces vendeurs roumains sont en majorité des hommes (68%), dont 57% sont mariés. Les mois de septembre, octobre, novembre sont les périodes pendant lesquelles les vendeurs sont les plue nombreux, et la grande majorité d'entre eux éffectuaient, alors, leur second séjour. Aux portes des magasins, et des Postes, aux carrefours, exacts au rendez-vous, fidèles au poste, les Oseni parviennent à gagner entre 150 et 200 francs par jour, en vendant les journaux. Achetant le journal 2 à 4F et en le vendant 10F, ils ont réussi à fonder un réseau de diffusion très efficace. Les aires de leur déplacements à l'intérieur de la France correspondent à peu près à la diffusion de l'Itinérant. Le circuit migratoire passe inévitablement par une domiciliation postale délivrée par différents organismes habilités à le faire. Si en 1993-1994 c'était la Croix Rouge qui fournissait des adresses aux migrants roumains, les années suivantes, ces derniers ont plutôt exploité les services de domiciliation de la France Terre D'Asile (1996-1998) et de la Mission Catholique Roumaine à Paris (1995-1997). C'est à la MCR que nous avons "squatté" un sac-poubelle , plein d'amendes (suite aux voyages sans titre de transport), une précieuse archive concernant la mobilité des Oseni à l'intérieur de la France. Cette documentation inédite montre bien une exceptionnelle mobilité qui prend la forme d'un mouvement pendulaire un peu partout en France, dont le point fixe est la région parisienne. Sous différentes formes de regroupement communautaire (village, rue, famille) les paysans d'Oas habitent des maisons abandonnées dans la banlieue parisienne: à Nanterre, Maisons Laffite, Saint Denis, Aulnay-S/Bois, La Courneuve, Montreuil, Fontenay aux-Roses, Versailles etc. Les maisons abandonnées servent simplement de dortoirs. Les paysans les quittent tôt le matin et y reviennent le soir, après la fermeture des supermarchés devant lesquels ils vendent leur journaux. Nous avons pu constater un mouvement pendulaire vers Paris, lié particulièrement au réseau métropolitain et un autre, en sens contraire et radial, calqué surtout sur le réseau des chemins de fer. Il y a des trajets courts (20 - 40 Km) correspondant aux déplacements à l'intérieur de la ceinture formée par les zones 5-8; ces sont les voies les plus fréquentées. Mais les amendes indiquent aussi des trajets longs (plus de 100 km, exemple: Nanterre- Reims, Versailles-Orleans , Paris- Rouen et assez rare,d'autres trajets plus longs: Paris -Marseille, Paris- Toulouse, Paris -Bruxelles etc.) La monnaie de transfert, indépendante du lieu, est le Mark allemand. Les informations recueillies sur les sommes envoyées sont d'environ 10.000,- DM par migrant pendant une saison, et entre 150.000,- et 200.000,- DM pour la communauté villageoise pendant un mois. L'argent envoyé régulièrement à la famille (chaque mois ou tous les deux mois) provient des économies sévères sur les revenus. Il y a une grande difficulté technique pour obtenir des données précises sur les transferts ; les plus nombreux, si non tous les transferts sont clandestins. Les "échéances" dépendent des saisons. Comme la majorité des revenus proviennent durant les 5 dernières années de la vente des journaux, la saison d'hiver et l'automnal sont financièrement plus favorables que la saison d'été. Les économies envoyées dans les villages d'Oas sont orientées principalement dans la construction des nouvelles maisons. L'exemple de Certeze est exemplaire. En 1993 la mairie a délivré 23 permis de construire; en 1994, 66 ; en 1995, 147; et en 1996, 104. Mais en réalité, les maisons bâties sont plus nombreuses, car une grande partie des nouvelles constructions sont clandestines. En effet, sur environ 314 villas construites en 1996 par exemple à Certeze, seulement 104 ont un permis. De plus en plus dans les villages d'Oas, on observe une multiplication du nombre des acteurs intermédiaires, qui ne se déplacent plus à l'étranger pour la saison. Ils restent dans le village ou ils pratiquent, par exemple, différents services bancaires, plus ou moins informels, utilisant les épargnes réunies de plusieurs villageois. De cette manière, ce processus de circulation de l'argent conduit à une économie non-officielle prospère. Les résultats de cette prospérité sont visibles sur le marché du parc immobilier du village. Pendant l'été 1996, le prix d'une maison située géographiquement au centre du village a été vendue pour une somme de trois cents cinquante millions de Lei, ce qui représente environ cent mille dollars. Un lotissement de 33 aires représentant l'unité par foyer est estimé habituellement à une valeur de soixante mille marks allemands. Il faudrait aussi souligner l'interaction avec d'autres réseaux d'affaires d'Oas et d'autres départements plus éloignés à l'intérieur du pays, ainsi que ponctuellement avec des étrangers (hongrois, français) qui font eux-mêmes aussi appel aux services bancaires non-officiels du village. De même la commune de Certeze a enregistré 179 sociétés commerciales, dont environ 70 sont en activité. Jusque en 1997, 620 voitures ont été immatriculées, dont la majorité achetée à l'étranger.
Au cours des interviews et enquêtes menées à Certeze, à la mairie et auprès des différents acteurs économiques de la commune, nous avons essayé d'apprécier le volume des économies entrées dans le village pendant les grandes vagues de la migration saisonnière principalement en France (1995 -1996 -1997- sept 1998).

Pour les familles, dont un de leur membre a fait une, deux ou trois saisons en France, nous avons pu apprécier un total d'une moyenne de 20.000 DM par famille. Prenant en compte une statistique de l'automne 1995 qui a recensé 600 migrants de Certeze (de familles différentes) en France, on constate qu'environ 12 millions DM sont entrés pendant les trois derniers années, seulement à Certeze. Cette somme d'argent a été investie en priorité dans les bâtiments. Une maison villageoise (voir les annexes), en brique, coûte environ 400 millions lei (19.OOO DM ), le second oeuvre des maisons déjà construites coûte 60.000 DM etc. L' achat des voitures, des meubles, d'autres biens , et du terrain agricole hors du village, du foncier à l'intérieur du village, les donations (pour les orphelinats, les asiles des personnes âgés, pour les églises) couvrent la partie restante dans la répartition de cette économie. Si les prestations de service commencent à se faire sentir dans le village, le grand absent dans les investissements des migrants est le secteur productif. Peu de villageois prennent le risque de démarrer un projet à long terme avec des économies si difficilement gagnés à l'étranger . La mentalité dominante est celle des investissements passifs, dans une logique de dot ou de retombées immédiates. Les entretiens montrent bien, en effet, qu'il faut avoir du temps pour repérer un vendeur de journaux roumain, fidèle au poste, par tous les temps, et à toutes les heures. Seuls des retraités ou des femmes au foyer peuvent éprouver la constance de cette présence, par la fréquentation régulière des supermarchés, et transformer cette présence en rencontre. C'est la fidélité au poste qui attire l'il d'abord, puis, ensuite, les conditions de vente sous la pluie et le froid. Que vienne à se savoir la nationalité du vendeur, et tous les fantasmes du post-communisme et des malheurs des Balkans viennent conforter un sentiment de compassion propre à engager une conversation dans laquelle s'échangent des solitudes réciproques. Mais la rencontre n'est pas seulement conversationnelle, elle s'effectue d'abord à partir de petits gestes, des gestes de rien, qui témoignent de la culture de la prévenance roumaine à l'égard des personnes âgées. Tenir la porte, porter un sac, aider à pousser un chariot sont les gestes simples qui manifestent une attention à laquelle sont sensibles les personnes âgées ; " J'étais à un Shopi, tout petit, il y avait juste deux caisses. Les gens étaient très bons, très gentils, et je me suis installé là-bas. Dès qu'il y avait un plus malheureux qui venait, je lui ouvrais la porte, je le faisais entrer. Des vieilles à barbes et béquilles, c'est elles qui m'achetaient le journal. " De gestes en gestes, on peut en venir à demander une aide plus précise - la réfection d'un appartement, du repassage, du ménage - en sorte que des solidarités se nouent au-delà des services rendus : " Le matin quand j'arrivais au magasin, je prenais un balai et je balayais devant le magasin et c'était tellement propre à la fin que tu pouvais lécher. J'avais honte de rester devant et vendre des journaux. Je leur ai demandé du travail, j'ai rangé les caisses. Les gens du magasin ne pouvaient pas me payer mais ils me donnaient tout ce que je voulais à manger. J'entrais dans le magasin et les filles me disaient : " de quoi t'as besoin ? prends ce que tu veux ". Je n'y vais plus. Je n'aime plus rester aux journaux, peut être si je trouvais du boulot, j'ai honte de rester comme çà aux journaux. Les gens que je connaissais là-bas me disaient de ne pas avoir honte, mais moi je me sens comme ça. Même les gamins me connaissaient au magasin, les flics ne m'ont pas emmerdé, ils me demandaient si j'allais bienIls me saluaient quand ils passaient ". Ce qui est échangé, c'est la chaleur des sentiments et des paroles entre gens à l'écart du cur vif et vivant de la société.

Mais les échanges ne se bornent pas aux personnes âgées. Sans toit en France, les paysans d'Oas n'ont de cesse de se recréer un espace à eux, un espace qu'ils domestiquent à leur façon, en s'appropriant l'intelligence des lieux. Les espaces et les représentants de ces espaces sont rapportés et perçus à partir d'eux, de sorte qu'ils se créent un univers familier : le magasin, réparer les chariots ou les pousser, et les clients du magasin ne refusent pas de se laisser accompagner. Ils entrent en contact avec " leur " Français. Le responsable du magasin devient " mon patron ", une dame de rencontre est perçue " comme ma grand-mère, je lui dit mamita ", " mon commissaire de police que on je connais, on se dit bonjour, je lui dit que je fait attention que personne ne vole dans le magasin " Les mots pour dire l'autre rencontré font parti d'un registre familier voire familial qui recode les désignations pour rendre les individus plus proches. Un des premiers effets de l'apparition des journaux de rue est d'avoir multiplié les occasions de rencontres, de regards et d'échanges entre des individus totalement indépendants les uns des autres, mais soudés par leur commune marginalité sociale. Les entretiens avec les vendeurs et l'observation de terrain montrent que, dans la majorité des cas, il s'agit d'une clientèle âgée, plutôt féminisée, souvent désocialisée et discriminée : retraités, immigrants, jeunes en difficulté, attirés par les journaux de la rue.


      Les lettres adressées à la rédaction de l'Itinérant, dont certaines sont publiées, témoignent que la rencontre n'est pas unilatérale, et que les acheteurs ont besoin de " leur vendeur " habituel, visages et contacts familiers faisant partie de leur quotidien. Ces lettres témoignent et de la compassion à l'autre, et du désir de la présence de l'autre avec qui une relation s'est établie : " je prends chaque semaine votre journal à Intermarché. Là, j'ai été absente pendant trois semaines, ayant eu des problèmes de santé, mais je suis rentrée lundi et j'ai pris mon journal à Inter, lundi après-midi ou mardi. Ce n'était pas le même vendeur, mais samedi, je le verrai peut-être ", écrit Antoinette Hadfield, habitant Goussainville, au Lampadaire. Une autre lettre, signée L.S, d'une résidente de Pavillons-sous-Bois, souligne la pénibilité des conditions de vente : " mon vendeur de l'Itinérant a les yeux rougis par le froid et les mains et les pieds glacés.
" Dans ces deux lettres, rien ne transparaît de l'identité, de la nationalité, de la situation légale ou illégale des vendeurs. Mais certains acheteurs, portés à comprendre ce qui se joue à propos de la vente de ces journaux, veulent en savoir plus ; ils n'en restent pas à la simple compassion, mais entendent informer le public, comme l'atteste cette lettre : " Depuis septembre dernier, une jeune femme se tient dans le hall d'entrée du centre commercial de CHECY. Vous l'avez sans doute déjà croisée ! ; elle vous propose un journal hebdomadaire de lutte contre la pauvreté et l'exclusion: le Lampadaire. Elle est Roumaine, et maman de deux petites filles qui vivent en Roumanie avec leur grand-mère. Son mari fait le même travail qu'elle, en région parisienne. Ils se logent tant bien que mal à Rosny-sous-Bois dans la banlieue est de Paris. Elle vient tous les jours à Chesy et ne vend que 10-15 numéros par jour (sur le prix de vente de la revue :10F, elle gagne 7F), " écrit J. L. dans le Bulletin Paroissial d'Orléans, en mai 1996.

Ainsi, c'est moins l'échange économique qui compte dans la relation entre vendeurs et acheteurs, même si l'argent gagné reste une priorité pour les vendeurs, que l'échange de sociabilité et de respect mutuels. On échange des biens symboliques qui permettent aux deux parties en présence de s'assurer ou d'augmenter un capital moral réciproque : les vendeurs Oseni récupèrent, à travers le regard de l'autre, leur dignité de personne, existant en tant que telle et non plus comme vendeur des rues, tandis que les acheteurs ont l'opportunité d'exercer leurs vertus de dévouement, tout en comblant une part de leur solitude. En se rendant " utiles " les uns aux autres, ils cristallisent un potentiel de confiance et d'amitié, creuset d'un réseau durable de relations suivies. La chaleur des relations est au principe même des échanges entre Français et Roumains de rencontre : les premiers, retraités, sont débarrassés de la tension et de la froideur des relations concurrentielles de travail, et n'ont plus à affirmer leur statut. Ils recherchent alors cette plus grande civilisation des murs, au moment où les seconds, arrachés à leur milieu de " société chaude ", transportent avec eux cette chaleur sociale incorporée, prête à s'engouffrer dans la solitude de l'autre. " C'est mon vrai père, c'est plus que mon père, parce que je ne m'entends pas avec lui ", ira jusqu'à dire un jeune homme de Certeze, à propos d'un Français qui l'a aidé et aimé. Ces échanges de dons et contre dons, impalpables, mais décisifs tissent des liens durables entre les gens d'Oas et leur réseau français, liens qu'ils n'oublient pas à leur retour dans leur pays.
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