installation dans la mobilité 04
Les déplacements des paysans d'Oas en France : une migration diffuse
Les déplacements des paysans d'Oas vers la France ont commencé
en 1992 par un petit groupe de 7 personnes, tous des hommes. Ceux-ci, en
retournant dans leur village, encouragent d'autres départs, et en
conséquence, en 1993, partent vers l'ouest et vers la France des
groupes importants non en nombre mais en tant qu'acteurs, car ils ont un
rôle tâtonnant, d'ouverture, d'exploitation et d'expérimentation.
Forçant un séjour légal en France les paysans d'Oas
utilisent jusqu'en mai 1998 les procédures d'asile politique et se
voient finalement à leur tour forcés a une autre organisation
saisonnière. Le projet de mobilité reste toujours un projet
temporaire et de retour, mais la saison comte plusieurs mois, dont la longueur
de la période du séjour est direct liée à l'actualité
des récépissés de demande d'asile politique. Et en
cas de séjour irrégulier, elle depend de la gestion de l'invisibilité
à l'étranger, une stratégie qui les met à l'abri
des contrôles aux frontières et qui réduite au maximum
le va- et-vient entre les villages et Paris. Les premiers venus ont cherché
du travail dans les secteurs forestiers ou agricoles, mais aussi sur les
chantiers ; ils ont également distribué du matériel
publicitaire, accompli des travaux
ménagers, travaux dans
le prolongement de ceux effectués en Roumanie ou ailleurs, et dont
ils étaient fiers. Mais en France, " même sur le marché
noir, c'est dur de trouver du travail ", car le marché du travail
clandestin est marqué par une âpre concurrence, tout comme
le marché officiel. Progressivement, désuvrés mais
attentifs, ils comprennent vite qu'est en passe de se créer, en France,
un marché du travail en trompe-l'oeil, sorte d'opération caritative
nouvelle manière, destinée à amortir la crise du chômage
pour les plus fragiles et les plus pauvres. À mi chemin entre le
traitement de la pauvreté et l'émergence d'un marché
du travail pour le quart monde français, l'espace des journaux pour
les SDF devient une véritable ressource pour les gens d'Oas, car
ils découvrent tout le profit qu'il peuvent tirer en vendant les
journaux de rue.
Progressivement, ce travail est devenu central, en sorte
que les journaux ont dû prendre en compte ces vendeurs de talent,
mais non prévus au programme. Aussi convient-il de présenter,
de façon succinte, cet espace journalistique d'un genre nouveau,
pour mieux comprendre les raisons et les effets de " noyautage "
de ces journaux, dits de " réinsertion ", par les gens
d'Oas.
Cette presse est née avec la montée de la crise, et
plusieurs journaux furent successivement créés, en France,
à partir de 1993. Vendu à la criée par des personnes
nommées " SDF ", le Macadam fait son apparition dans les
rues parisiennes, le 11 mai 1993, pour battre, dès le lendemain,
le pavé de Bruxelles, premier d'une longue série de journaux
de rue qui ont envahi la France entre 1993-1998 : Faim de Siècle
, Génération Sida, Spectacle d'Ile de France , Sans-Abri,
Le Galérien, 10 Balles, Euro Pass, LeBelvédère., aux
titres évocateurs. Comparée à d'autres journaux du
même type à l'étranger, la particularité du modèle
français tient à la multiplication des titres au niveau national
mais aussi local. Tous ces journaux entendent être une réponse
au phénomène d'exclusion, en proposant une forme de revenu
aux personnes sans domicile, par le biais de la vente directe. Selon une
estimation faite en décembre 1992 par le Bureau d'informations et
de prévisions économiques (BIPE), 98.000 personnes vivaient
dans la rue. L'abbé Pierre déclarait, en 1993, dans le premier
numéro du journal La Rue que 400.000 personnes sont SDF en France.
Le dénominateur commun à cette presse réside dans la
manière de gérer l'ensemble du circuit du producteur au consommateur.
Il s'agit d'encadrer et d'identifier les vendeurs (pièce d'identité,
contrat de vendeur-colporteur, badge aux couleurs du journal) ; de gérer
la distribution des journaux (vente en gros ou individuelle), les aires
de distribution dans l'espace public, à l'exception des gares et
du réseau métropolitain ; l'horaire laissé à
la discrétion du vendeur, le statut social des vendeurs (personnes
en difficulté, SDF, migrants). Cette activité reprend partiellement
l'héritage du colportage de presse, bien connu des historiens. L'originalité
de cette presse de la précarité ne tient pas à la qualité
du journal, mais au statut du vendeur, de sorte que la pièce de monnaie
donnée tient plus du don que de l'achat ; la preuve en est, que fréquemment,
le journal est laissé au vendeur. L'intitulé même des
journaux renvoie à une vision optimiste ou pessimiste de la crise,
en jouant sur les mots ou les espoirs.
Ces journaux en concurrence pratiquent
des modalités de diffusion qui tiennent du colportage et de la criée,
deux modalités impliquant le recours à des vendeurs atomisés,
ou en groupes, auxquels se sont peu à peu agrégés les
arrivants d'Oas, jusqu'à faire masse dans certains journaux. Les
Oseni investissent les différents journaux, dès la fin de
l'année 1993. Le Macadam et Le Réverbère comprennent
à cette date, respectivement une vingtaine et environ deux cents
vendeurs de nationalité roumaine. Le Lampadaire, devenu L'Itinérant,
totalise environ 2000 vendeurs roumains, groupe conséquent, matrice
et justification de " la raison d'être venu en France ".
Peu d'informations transparaissent dans les entretiens sur les premières
rencontres des gens d'Oas avec les journaux des rues ;
des récits
imprécis soulignent la chance d'avoir trouvé ce filon, sans
que l'on puisse
restituer précisément
les conditions d'émergence et de constitution d'un noyau roumain
au sein des vendeurs : " il y en avait un de Negresti, il a eu le pied
fracturé et comme c'était impossible pour lui d'aller travailler,
il a commencé vendre ce journal, Macadam; seulement quelque mois
en 1993; et quand le Réverbère est sorti il est venu nous
présenter quelques diffuseurs du journal; c'était dur avec
le travail, et nous avons essayé de le vendre; qui pourrait imaginer
à cette date que cà va durer cinq ans ? " Personne ne
pouvait, certes, l'imaginer, si ce n'est la multiplication des titres et
l'acuité de la concurrence qui ont engendré des rapports de
rivalité, choquants pour une presse, dont l'objectif affiché
est la lutte contre l'exclusion. Cette concurrence s'est traduite par des
attaques contre des vendeurs roumains, selon la logique bien connue du bouc
émissaire, dès lors qu'apparaissent les signes avant-coureurs
de la crise de la presse des rues. . Ainsi, ce sont les vendeurs étrangers
qui font les frais de la guerre fratricide entre les journaux, qui vont
jusqu'à dénoncer l'illégalité de ce travail,
illégalité instrumentalisée par eux, et dont ils tirent
profit. Or, on a pu constater, lors de l'enquête au sein de l'Itinérant,
que tous les vendeurs roumains ont le statut de demandeurs d'asile politique,
et qu'au moment de la demande d'un badge aux couleurs du journal, ils sont
en parfaite légalité sur le territoire français. Leur
clandestinité, s'il y en a une, il faut la chercher dans le statut
totalement ambigu de vendeur SDF. Placée dans un contexte d'urgence,
cette presse a aménagé a posteriori et d'une manière arbitraire, un statut de vendeur-colporteur
de presse pour ses distributeurs. La préfecture peut ainsi délivrer
une carte de colporteur, et selon l'article 22 de la loi du 3 janvier 1991,
" les personnes dénommées vendeurs-colporteurs
de presse sont des travailleurs indépendants lorsqu'elles exercent
leur activité en leur nom et pour le compte d'un éditeur,
d'un dépositaire ou d'un diffuseur ".
Ce statut implique que les vendeurs
déclarent volontairement leurs ventes, qu'ils payent les cotisations
et qu'ils bénéficient d'une couverture sociale. Or, le statut
de demandeurs d'asile politique ne leur donne pas le droit de travail
en France, et la logique devient vite infernale. Les Roumains forment un
groupe de vendeurs très disciplinés, très impliqués
dans la vente, qui a donné naissance à un réseau
de diffusion extrêmement efficace. En analysant une partie des archives
de l'Itinérant, portant sur la période entre fin 1994 et fin
1997, on a pu constater que, pour avoir accès au statut de vendeur,
les candidats étaient obligés de présenter une pièce
d'identité. Dès 1995, ils signaient également un contrat
de vendeur-colporteur, et recevaient le badge.
Sur un échantillon de 1000 personnes
vendeurs roumains du journal l'Itinérant, 777 étaient Oseni,
et 53 du Maramures, région voisine. Les 170 autres vendeurs sont
originaires du Banat, de la zone Craiova, Bistrita, et de la Moldavie.
Jeunes, ces vendeurs roumains sont en majorité des hommes (68%),
dont 57% sont mariés. Les mois de septembre, octobre, novembre sont
les périodes pendant lesquelles les vendeurs sont
les plue nombreux, et la grande majorité d'entre eux éffectuaient,
alors, leur second séjour. Aux portes des magasins, et des Postes,
aux carrefours, exacts au rendez-vous, fidèles au poste,
les Oseni parviennent à gagner entre 150 et 200 francs par jour,
en vendant les journaux. Achetant le journal 2 à 4F et en le vendant
10F, ils ont réussi à fonder un réseau de diffusion très
efficace. Les aires de leur déplacements à l'intérieur
de la France correspondent à peu près à la diffusion
de l'Itinérant. Le circuit migratoire passe inévitablement
par une domiciliation postale délivrée
par différents organismes habilités à le faire. Si
en 1993-1994 c'était la Croix Rouge qui fournissait des adresses
aux migrants roumains, les années suivantes, ces derniers ont plutôt exploité
les services de domiciliation de la France Terre D'Asile (1996-1998) et
de la Mission Catholique Roumaine à Paris (1995-1997).
C'est à
la MCR que nous avons "squatté" un sac-poubelle , plein d'amendes (suite aux voyages sans titre de transport),
une précieuse archive concernant la mobilité des Oseni à
l'intérieur de la France. Cette documentation inédite montre bien une exceptionnelle
mobilité qui prend la forme d'un mouvement pendulaire un peu partout
en France, dont le point fixe est la région parisienne. Sous différentes
formes de regroupement communautaire (village,
rue, famille) les paysans d'Oas habitent des maisons abandonnées
dans la banlieue parisienne: à Nanterre, Maisons Laffite, Saint Denis,
Aulnay-S/Bois, La Courneuve, Montreuil, Fontenay aux-Roses,
Versailles etc. Les maisons abandonnées servent simplement de dortoirs.
Les paysans les quittent tôt le matin et y reviennent le soir, après
la fermeture des supermarchés devant
lesquels ils vendent leur journaux. Nous avons pu constater un mouvement
pendulaire vers Paris, lié particulièrement au réseau
métropolitain et un autre, en sens contraire et radial, calqué
surtout sur le réseau des chemins de fer. Il y a des trajets courts
(20 - 40 Km) correspondant aux déplacements à l'intérieur
de la ceinture formée par les zones 5-8; ces sont les voies les plus fréquentées.
Mais les amendes indiquent aussi des trajets longs (plus de 100 km, exemple:
Nanterre- Reims, Versailles-Orleans , Paris- Rouen et assez rare,d'autres trajets plus longs: Paris
-Marseille, Paris- Toulouse, Paris -Bruxelles etc.) La monnaie de transfert,
indépendante du lieu, est le Mark allemand. Les informations recueillies
sur les sommes envoyées sont d'environ 10.000,-
DM par migrant pendant une saison, et entre 150.000,- et 200.000,- DM pour
la communauté villageoise pendant un mois. L'argent envoyé
régulièrement à la famille (chaque mois ou tous les deux
mois) provient des économies sévères sur les revenus.
Il y a une grande difficulté technique pour obtenir des données
précises sur les transferts ; les plus nombreux, si non tous les transferts
sont clandestins. Les "échéances" dépendent
des saisons. Comme la majorité des revenus proviennent durant les
5 dernières années de la vente des journaux, la saison d'hiver et l'automnal
sont financièrement plus favorables que la saison d'été.
Les économies envoyées dans les villages d'Oas sont orientées
principalement dans la construction des nouvelles maisons.
L'exemple de Certeze est exemplaire. En 1993 la mairie a délivré
23 permis de construire; en 1994, 66 ; en 1995, 147; et en 1996, 104. Mais
en réalité, les maisons bâties sont plus nombreuses,
car une grande partie des nouvelles constructions sont clandestines. En
effet, sur environ 314 villas construites en 1996 par exemple à Certeze,
seulement 104 ont un permis. De plus en plus
dans les villages d'Oas, on observe une multiplication du nombre des acteurs
intermédiaires, qui ne se déplacent plus à l'étranger
pour la saison. Ils restent dans le village ou ils pratiquent,
par exemple, différents services bancaires, plus ou moins informels,
utilisant les épargnes réunies de plusieurs villageois. De
cette manière, ce processus de circulation de l'argent conduit à
une économie non-officielle prospère. Les résultats
de cette prospérité sont visibles sur le marché du
parc immobilier du village. Pendant l'été 1996, le prix d'une maison située géographiquement
au centre du village a été vendue pour une somme de trois
cents cinquante millions de Lei, ce qui représente environ cent mille
dollars. Un lotissement de 33 aires représentant l'unité
par foyer est estimé habituellement à une valeur de soixante
mille marks allemands. Il faudrait aussi souligner l'interaction avec d'autres
réseaux d'affaires d'Oas et d'autres départements plus éloignés
à l'intérieur du pays, ainsi que ponctuellement avec des étrangers
(hongrois, français) qui font eux-mêmes aussi appel aux services
bancaires non-officiels du village. De même la commune de
Certeze a enregistré 179 sociétés commerciales, dont
environ 70 sont en activité. Jusque en 1997, 620 voitures ont été
immatriculées, dont la majorité achetée à l'étranger.
Au cours des interviews
et enquêtes menées à Certeze, à la mairie et
auprès des différents acteurs économiques de la commune,
nous avons essayé d'apprécier le volume des économies entrées dans
le village pendant les grandes vagues de la migration saisonnière
principalement en France (1995 -1996 -1997- sept 1998).
Pour les familles,
dont un de leur membre a fait une, deux ou trois saisons en France,
nous avons pu apprécier un total d'une moyenne de 20.000 DM par famille.
Prenant en compte une statistique de l'automne 1995 qui a recensé
600 migrants de Certeze (de familles différentes)
en France, on constate qu'environ 12 millions DM sont entrés pendant
les trois derniers années, seulement à Certeze. Cette somme
d'argent a été investie en priorité dans les bâtiments.
Une maison villageoise (voir les annexes), en brique, coûte environ
400 millions lei (19.OOO DM ), le second oeuvre des maisons déjà
construites coûte 60.000 DM etc. L' achat des voitures, des meubles,
d'autres biens , et du terrain agricole hors du village, du foncier à
l'intérieur du village, les donations (pour les orphelinats, les
asiles des personnes âgés, pour les églises) couvrent la
partie restante dans la répartition de cette économie. Si
les prestations de service commencent à se faire sentir dans le village,
le grand absent dans les investissements des migrants est le
secteur productif. Peu de villageois prennent le risque de démarrer
un projet à long terme avec des économies si difficilement
gagnés à l'étranger . La mentalité dominante est celle
des investissements passifs, dans une logique de dot ou de retombées
immédiates.
En France, malgré leur venue en groupe, malgré
leur nombre conséquent au sein des vendeurs des journaux des rues,
malgré encore leur promiscuité dans les taudis ou maisons
d'habitations délabrées, les Oseni sont à la fois atomisés
et regroupés, solitaires et grégaires.
Leurs contacts avec la société
française se fait, dans la pratique, à travers les liens tissés
lors du travail de vente. Vendeurs et acheteurs forment, à l'évidence,
une configuration problématique, au principe même de la genèse
d'une sociabilité et d'une solidarité singulières,
sous le signe de la rencontre des solitudes, et de la philanthropie française
nouvelle manière. La solidarité des solitudes est le résultat de
la combinaison entre des formes à priori insignifiantes d'entraide
réciproques entre deux groupes, qui, pour des raisons différentes,
n'ont plus de fonctions socialement reconnues. Ils se reconnaissent, cependant,
sans se l'avouer, à travers le sentiment partagé de l'inutilité
sociale, à travers l'échange d'un regard qui reconnaît
dans l'autre un autre soi-même, dans la vacuité du temps, dans
le silence des paroles. Ces deux groupes qui ont tendance à se lier
sont les retraités français et les vendeurs de journaux, comme
en témoignent les entretiens.
Les entretiens montrent bien, en effet,
qu'il faut avoir du temps pour repérer un vendeur de journaux roumain,
fidèle au poste, par tous les temps, et à toutes les heures.
Seuls des retraités ou des femmes au foyer peuvent éprouver
la constance de cette présence, par la fréquentation régulière
des supermarchés, et transformer cette présence en rencontre.
C'est la fidélité au poste qui
attire l'il d'abord, puis, ensuite,
les conditions de vente sous la pluie et le froid. Que vienne à se
savoir la nationalité du vendeur, et tous les fantasmes du post-communisme
et des malheurs des Balkans viennent conforter un sentiment
de compassion propre à engager une conversation dans laquelle s'échangent
des solitudes réciproques. Mais la rencontre n'est pas seulement conversationnelle, elle s'effectue
d'abord à partir de petits gestes, des gestes de rien, qui témoignent
de la culture de la prévenance roumaine à l'égard des
personnes âgées. Tenir la porte, porter un sac, aider à pousser un chariot
sont les gestes simples qui manifestent une attention à laquelle
sont sensibles les personnes âgées ; " J'étais
à un Shopi, tout petit, il y avait juste deux
caisses. Les gens étaient très
bons, très gentils, et je me suis installé là-bas.
Dès qu'il y avait un plus malheureux qui venait, je lui ouvrais la
porte, je le faisais entrer. Des vieilles à barbes et béquilles, c'est elles qui m'achetaient
le journal. " De gestes en gestes, on peut en venir à demander
une aide plus précise - la réfection d'un appartement, du
repassage, du ménage - en sorte que des solidarités se nouent
au-delà des services rendus : " Le matin quand j'arrivais au
magasin, je prenais un balai et je balayais devant le magasin et c'était
tellement propre à la fin que tu pouvais lécher. J'avais honte
de rester devant et vendre des journaux. Je leur ai demandé du travail,
j'ai rangé les caisses. Les gens du magasin ne pouvaient pas me payer
mais ils me donnaient tout ce que je voulais à
manger. J'entrais dans le magasin et les filles me disaient : " de
quoi t'as besoin ? prends ce que tu veux ". Je n'y vais plus. Je n'aime
plus rester aux journaux, peut être si je trouvais du boulot,
j'ai honte de rester comme çà aux journaux. Les gens que je
connaissais là-bas me disaient de ne pas avoir honte, mais moi je
me sens comme ça. Même les gamins me connaissaient au magasin,
les flics ne m'ont pas emmerdé, ils me demandaient si j'allais bienIls
me saluaient quand ils passaient ". Ce qui est échangé,
c'est la chaleur des sentiments et des paroles entre gens
à l'écart du cur vif et vivant de la société.
Mais les échanges ne se bornent pas aux personnes âgées.
Sans toit en France, les paysans d'Oas n'ont de cesse de se recréer un espace
à eux, un espace qu'ils domestiquent à leur façon,
en s'appropriant l'intelligence des lieux. Les espaces et les représentants
de ces espaces sont rapportés et
perçus à partir d'eux, de sorte qu'ils
se créent un univers familier : le magasin, réparer les chariots
ou les pousser, et les clients du magasin ne refusent pas de se laisser
accompagner. Ils entrent en contact avec " leur
" Français. Le responsable du magasin devient " mon patron
", une dame de rencontre est perçue " comme ma grand-mère,
je lui dit mamita ", " mon commissaire de police que on je connais, on se dit
bonjour, je lui dit que je fait attention que personne ne vole dans le magasin
" Les mots pour dire l'autre rencontré font parti d'un registre
familier voire familial qui recode les désignations
pour rendre les individus plus proches. Un des premiers effets de l'apparition
des journaux de rue est d'avoir multiplié les occasions de rencontres,
de regards et d'échanges entre des individus
totalement indépendants les uns des autres, mais soudés par
leur commune marginalité sociale. Les entretiens avec les vendeurs
et l'observation de terrain montrent que, dans la majorité
des cas, il s'agit d'une clientèle âgée, plutôt
féminisée, souvent désocialisée et discriminée
: retraités, immigrants, jeunes en difficulté, attirés
par les journaux de la rue.
Les lettres adressées à
la rédaction de l'Itinérant, dont certaines sont publiées,
témoignent que la rencontre n'est pas unilatérale, et que
les acheteurs ont besoin de " leur vendeur " habituel, visages et contacts familiers faisant
partie de leur quotidien. Ces lettres témoignent et de la compassion
à l'autre, et du désir de la présence de l'autre avec
qui une relation s'est établie : " je prends chaque semaine votre journal
à Intermarché. Là, j'ai été absente pendant
trois semaines, ayant eu des problèmes de santé, mais je suis
rentrée lundi et j'ai pris mon journal à Inter, lundi après-midi ou mardi. Ce n'était
pas le même vendeur, mais samedi, je le verrai peut-être ",
écrit Antoinette Hadfield, habitant Goussainville, au Lampadaire.
Une autre lettre, signée L.S, d'une résidente de Pavillons-sous-Bois,
souligne la pénibilité des conditions de vente : " mon
vendeur de l'Itinérant a les yeux rougis par le froid et les mains
et les pieds glacés.
" Dans ces deux lettres, rien ne transparaît
de l'identité, de la nationalité, de la situation légale
ou illégale des vendeurs. Mais certains acheteurs, portés
à comprendre ce qui se joue à propos de la vente de ces journaux, veulent en savoir plus ;
ils n'en restent pas à la simple compassion, mais entendent informer
le public, comme l'atteste cette lettre : " Depuis septembre dernier,
une jeune femme se tient dans le hall d'entrée
du centre commercial de CHECY. Vous l'avez sans doute déjà
croisée ! ; elle vous propose un journal hebdomadaire de lutte contre
la pauvreté et l'exclusion: le Lampadaire. Elle est Roumaine, et maman
de deux petites filles qui vivent en Roumanie avec leur grand-mère.
Son mari fait le même travail qu'elle, en région parisienne.
Ils se logent tant bien que mal à Rosny-sous-Bois dans la
banlieue est de Paris. Elle vient tous les jours à Chesy et ne vend
que 10-15 numéros par jour (sur le prix de vente de la revue :10F,
elle gagne 7F), " écrit J. L.
dans le Bulletin Paroissial d'Orléans,
en mai 1996.
Ainsi, c'est moins l'échange économique qui compte
dans la relation entre vendeurs et acheteurs, même si l'argent gagné
reste une priorité pour les vendeurs, que l'échange
de sociabilité et de respect mutuels. On échange des biens
symboliques qui permettent aux deux parties en présence de s'assurer
ou d'augmenter un capital moral réciproque : les vendeurs Oseni
récupèrent, à travers le regard de l'autre, leur dignité
de personne, existant en tant que telle et non plus comme vendeur des rues,
tandis que les acheteurs ont l'opportunité d'exercer leurs
vertus de dévouement, tout en comblant une part de leur solitude.
En se rendant " utiles " les uns aux autres, ils cristallisent
un potentiel de confiance et d'amitié, creuset d'un réseau durable
de relations suivies. La chaleur des relations est au principe même
des échanges entre Français et Roumains de rencontre : les
premiers, retraités, sont débarrassés de la tension et de la froideur des
relations concurrentielles de travail, et n'ont plus à affirmer leur
statut. Ils recherchent alors cette plus grande civilisation des murs, au
moment où les seconds, arrachés à leur
milieu de " société chaude ", transportent avec
eux cette chaleur sociale incorporée, prête à s'engouffrer
dans la solitude de l'autre. " C'est mon vrai père, c'est plus
que mon père, parce que je ne m'entends
pas avec lui ", ira jusqu'à dire un jeune homme de Certeze,
à propos d'un Français qui l'a aidé et aimé.
Ces échanges de dons et contre dons, impalpables, mais décisifs tissent des liens
durables entre les gens d'Oas et leur réseau français, liens
qu'ils n'oublient pas à leur retour dans leur pays.
Expérimentée
depuis les cinq dernieres années, la vente des journaux a eu pour les paysans
d'Oas une fonction d'intégration . Cette intégration passe
par un réseau construit sur une base d'interactions humaines. Les
échanges sont d'ordre affectifs, d'amitié, d'entr'aide,
de petits services, de détail, et en tout cas très personnalisés.
On observe une recherche, une attention spéciale, une confiance totale
dans ce type de relation et d'échange.
Chaque acteur "a
trouvé son nid" qui s'est traduit par "mon Français".
Ce nid est en effet la représentation que les paysans d'Oas donnent
aux nuds du réseau: ces hommes-source qui confortent car ils protègent,
garantissent la circulation et ouvrent leur propre réseau. En contraste,
aucune orientation pour un projet d'intégration institutionnelle
ne semble les intéresser. La confrontation entre les statistiques
françaises sur les demandeurs roumains d'asile politique ( 5140personnes
en 1997, 3.027 en 1998) et celles sur les demandes roumains de régularisation,
(60 personnes en 1987 et 207 en 1998) le
montre clairement. Avant de s'interroger sur l'institution qu'ils sollicitent,
ils voient l'homme au guichet. Différents de la communauté
des tziganes roumains migrants, qui ont une exceptionnelle
culture de leurs droits à l'étranger, les institutions d'intégration
ne font pas partie de la mentalité des Oseni.. Ce type d'intégration
sociale, très personnalisé, induit une migration de caractère
diffus, cible l'installation dans la mobilité et fait "l'Europe
par les marges".
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