installation dans la mobilité 05 La construction de l'Europe par ses marges
      L'approche retenue dans cette étude rompt résolument avec les théories classiques de la sociologie des migrations. Cette dernière a été, toutefois, d'une grande utilité pour penser la complexité de ce qui se joue, en ce moment, dans ces multiples déplacements entre l'est et l'ouest européens, déplacements qui ne peuvent purement et simplement se rapporter à des processus sociaux qualifiés en termes d'intégration, d'assimilation, d'insertion. Cette option résulte de la confrontation entre ces concepts, élaborés pour d'autres cas et pour d'autres contextes, et les " réalités " du terrain, c'est-à-dire les nouvelles modalités de circulation des gens du pays d'Oas.
On aurait pu se contenter d'appliquer ces concepts légitimes qui ont fait leur preuve ailleurs, mais la résistance du terrain a très vite conduit à percevoir qu'on ne pouvait totalement appréhender ces incessantes mobilités à travers ces notions, sans laisser échapper la singularité de ce qui se trame, sous nos yeux, dans ces flux et ces reflux entre les " deux Europe ". Déplacer les questions et les postures implique également une vigilance à propos du langage. Les mots pour dire et qualifier ces processus ne s'inscrivent pas dans le vocabulaire des migrations, mais appartiennent à un autre registre, encore conceptuellement faible, qui entend attester de la nouveauté d'un processus, sans l'enfermer dans les mots en usage. Sous la réserve de vérification empirique qui reste a voir (cette étude cible un échantillon modeste d'entretiens) on peut se demander si le Oseni n'expérimentent pas les concepts de mobilité qui permettront de penser les nouvelles formes de migrations . En effet, tout semble indiquer que la circulation européenne des paysans d'Oas peut être entendue comme une des modalités d'expérimentation et de construction d'une Europe unifiée, sorte de laboratoire expérimental, y compris pour la sociologie des migrations.

Les procédures économiques, juridiques, politiques de construction européenne se font " par le haut ", et mettent en leur centre la circulation des biens, des personnes, des idées en tentant de promouvoir un code de conduite commun et une monnaie commune. L'ouverture du marché du travail permet aux entreprises comme aux universités de s'attacher les meilleurs spécialistes et cerveaux. Ces échanges sont encouragés, financés, et s'inscrivent dans une concurrence dont on ne perçoit pas encore tous les effets. En revanche, dès qu'il s'agit d'échanges non prévus, parce que non désirés, accomplis par des groupes dépourvus de capital économique ou culturel, ne s'insérant pas dans les mécanismes de délocalisation ou de flexibilité du marché du travail, le discrédit, voire l'interdit est la seule réponse à des pratiques qui, en bien des aspects, présentent les mêmes caractéristiques que les circulations légitimes.

On peut avancer que l'Europe se construit à travers deux types de circulation parallèles, qui s'ignorent l'une l'autre sans jamais se croiser : une circulation des élites qui, en raison même de ses atouts, en tire un surcroît de profit, et une circulation souterraine qui explore des opportunités européennes non visibles, avec la même volonté d'en tirer les meilleurs profits. L'Union européenne encourage la première et tente de contenir la seconde.


    Or, les "migrations " des paysans du pays d'Oas, et c'est une hypothèse, sont justiciables d'un traitement en termes d'archéologie d'un auto-développement régional, qui passe par la formation embryonnaire d'une nouvelle figure de migrant dont sa spécificité tient essentiellement à un mélange, hors de toute norme, entre circulation, travail, et transfert. Ces pratiques et leurs effets ne peuvent pas être pris en compte par les décideurs, parce qu'elles échappent à leur contrôle et à leur financement, par contre il y a tout à parier que cet auto-développement " sauvage " s'avère moins coûteux, en masse financière, que les projets de développement européens dans certaines régions de la Grèce ou de la Corse, par exemple. La différence réside dans le fait que les paysans d'Oas vont chercher les sources de financement dans des réseaux à la limite de la légalité, auto-financent leur développement, de sorte que les effets redistributeurs sont souvent plus convaincants que dans d'autres régions, même si, pour l'instant, ces effets redistributeurs restent largement irrationnels, au regard d'une conception du développement économique occidental. En ce sens, la circulation des élites et celle de l'ombre se rejoignent sur un point : leur grande intelligence de l'Europe. Cette recherche focalise, cette dernière, la circulation souterraine, pionnière, inventive, qui prend des risques et les assume, acquérant ainsi une culture du risque qui pourrait être reconvertie en esprit d'entreprise.

    L'analyse de cette circulation de l'ombre entend partiellement combler cette lacune, et inciter à de plus amples recherches. C'est dans ce contexte que s'insère cette étude dont l'objectif reste limité. Les populations roumaines et celle d'Oas en particulier, qui se sont déplacées après 1989 en Europe occidental, et notamment en France, (sauf peut-être les population d'origine tzigane) n'arrivent pas a se coaguler, a se constituer jusqu'à aujourd'hui, dans des communautés transnationales, alors qu'elles utilisent et façonnent des réseaux transnationaux. Les réseaux d'intégration de paysans d'Oas se caractérisent par l'absence d'éléments institutionnels, et par des échanges très personnalisés. Les communautés transnationales telles qu'elles apparaissent aujourd'hui sont formées de migrants issus d'Etats territorialement définis. Elles se caractérisent par la politisation des identités nationales (ou ethniques), linguistiques, en dehors de ces Etas-nations territorialement définis, ainsi que par des relations différentes avec le pays d'origine.
          Or si des processus de fondation des réseaux associatifs et des contacts privés se retrouvent dans le profil de l'espace social migratoire roumain, on ne voit apparaître nulle part une politisation de l'identité nationale de ces migrants. Avant tout, ceux-ci, se déclarent Européens, et l'europeanité est perçue comme un sentiment d'appartenance historique et géographique, et en même temps comme une promotion, une fierté. Elle joue aussi comme un droit légitime à la libre circulation - au moins dans l'espace européen.
      Très exactement, ils peuvent construire un espace transnational européen sans qu'une communauté transnationale se constitue. Ils ne sont pas des déracinés, mais ils sont flexibles et mobiles. De ce fait, une politique européenne d'intensification contrôlée de la circulation des migrants pourrait être une politique de migration intelligente. Elle ferait en sorte d'intensifier les processus par lesquels les migrants constituent et maintiennent des relations sociales simultanées, à plusieurs branches, qui lient entre elles leur société d'origine et celles qu'ils rencontrent en s'installatant dans la mobilité.

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